Médiévalismes et orientalismes dans les ouvrages de vulgarisation : érudition et pédagogie dans les textes et les images au XIXe siècle (Journée d’étude)

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Journée d’étude, 10 octobre 2023, Université de Bretagne Sud

L’Orient et le Moyen Âge constituent pour l’Europe du XIXe siècle un réservoir de merveilles encore enfouies, à redécouvrir, à restaurer, alliant goût du collectionneur qui confine parfois au bric-à-brac kitsch et recherches érudites et philologiques. Le goût pour les études orientales va de pair avec celui pour les études médiévales qui se développent en parallèle. Au même titre que ce Moyen Âge lointain, cet autrefois, image d’une altérité désormais inaccessible, l’Orient, autre miroir tendu à l’Occident, serait capable de réveiller « ce siècle d’eau sucrée[1]», selon la formule de Flaubert. Il incarne cet espace libre pour l’imagination, cet ailleurs disponible à parcourir, gros de toutes les projections à venir, une terra incognita, entre profusion et désert. Le Moyen Âge n’est pas en reste, lui qui offre aussi « un espace de dépaysement culturel quasiment infini ouvert sur le grand large de l’imaginaire…. », écrit Christian Amalvi.

Si l’on peut établir une comparaison entre Moyen Âge et Orient, cela tient certes aux objets mêmes, à leur part d’altérité et d’exotisme, mais pas uniquement, cela tient aussi aux discours, aux recherches, aux fictions sur ces « objets ». « L’orientalisme s’affirme ainsi comme un retour aux sources, aux origines, comme le cheminement d’une renaissance, d’une quête de soi-même à travers l’image antinomique et mythique de l’Autre », écrit justement David Vinson. Cette phrase vaudrait aussi pour le Moyen Âge appréhendé au XIXe siècle. L’Orient (les Orients) au même titre que le Moyen Âge pluriel sont des constructions qui se fabriquent[2] et doivent peut-être se comprendre, s’interpréter l’une par rapport à l’autre. Les deux constructions imaginaires et érudites témoignent d’une nostalgie profonde de ce XIXe siècle occidental qui rompt avec la curiosité du XVIIIe siècle. Outre le fait qu’orientalisme et médiév(al)isme désignent tous deux une érudition et une spécialité savante mais aussi un goût et une fiction littéraire, l’autre point commun entre ces deux disciplines serait l’appétence pour l’exotisme, le voyage dans le temps et l’espace, le goût pour le pittoresque mais aussi le désir de découverte, de conquête et d’appropriation et de conservation patrimoniale.

Nous souhaiterions interroger les représentations conjointes du Moyen Âge et de l’Orient au XIXe siècle[3] dans les foyers à travers les ouvrages de vulgarisation comme le Magasin Pittoresque d’Édouard Charton[4], le Musée des Familles, fondé par Émile de Girardin qui avait pour ambition d’en faire un « Louvre populaire » (publié de 1833 à 1900), ou le magazine hebdomadaire L’Illustration (publié de 1843 à 1944) ou bien encore le Journal des Demoiselles afin de voir comment se constituent des clichés orientalisants et moyenâgeux et/ou médiévalisants, comment ils se fabriquent et évoluent au cours du siècle.

Ainsi par exemple le Musée des Familles fait découvrir « Histoire et mœurs de l’Orient : Gazzi-Hassan-Pacha »« les mœurs de l’Orient » à travers « les Bayadères de Perse et leurs chants » ou « Les barbiers turcs et leurs boutiques »[5] , ces rubriques voisinant avec « Le Renard, roman du treizième siècle[6] » sans oublier le « Voyage dans l’Inde. Monuments[7] », tant du point de vue des textes que des illustrations d’ouvrages.

À titre indicatif, le numéro du 1er janvier 1833 du Musée des Familles fait alterner ou entrelace Moyen Âge et Orient dans une esthétique de la variété ; il contient un article sur la « religion des Indous » (p. 321-325), un récit adapté des Chroniques de saint Denis « les trois advisions de Childeric » (p. 330-331), « Curiosités historiques » consacrées aux Fous au Moyen Âge (p. 342-345), Afrique pittoresque : Alger (p. 347-349), curiosités et monuments historiques sur l’Hôtel de Cluny, p. 349-350), Une adaptation de Robert le Diable….

Dans son article consacré au Moyen Âge dans le Magasin Pittoresque d’Édouard Charton qui entend « servir la cause de l’instruction et de l’éducation », Chantal Kerrand a souligné la place essentielle qu’occupe le Moyen Âge. Avec son encyclopédie illustrée, Charton fait appel à des spécialistes pour rédiger des articles et des peintres célèbres pour illustrer richement ses numéros. L’illustration se veut outil pédagogique et « source d’évasion », une manière de faire découvrir le patrimoine médiéval et l’Orient. Rappelons que les années 1830-1840 correspondent à la nomination d’inspecteur des Monuments historiques, d’abord Ludovic Vitet puis Prosper Mérimée et la création de la première chaire d’archéologie médiévale qu’occupe Jules Quicherat (1847). A cet égard, le Magasin Pittoresque joue un rôle de premier plan dans la sensibilisation à la sauvegarde du patrimoine et la vulgarisation des savoirs. Chantal Kerrand note que si l’on assiste à un très fort engouement pour le Moyen Âge, cet engouement va s’estompant au cours des décennies. « Entre 1833, année de création du journal, et 1890, date à laquelle Édouard Charton décède, (…) le nombre d’articles sur le « médiéval » accuse une baisse de 75 % ». Toutefois cette évolution n’est pas continue car elle observe deux pics davantage tournés vers le MA : 1865-66 et 1871-72 à relier au réveil des nationalités[8]. La redécouverte du Moyen Age irait de pair avec la hausse des « aspirations nationales ». Dans ce travail passionnant, Chantal Kerrand montre encore que la musique est le parent pauvre par rapport à la littérature et l’architecture qui occupent l’essentiel des feuillets.

Si l’on compare avec ce qui se joue pour la place de l’Orient, il apparaît que : « Dans le Magasin pittoresque, de 1833, date de sa création, à 1870, date de la chute du Second Empire, le nombre des articles portant sur le Maroc, l’Algérie, l’Égypte, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Liban, Israël, l’Irak et l’Iran (pour s’en tenir à la terminologie actuelle) varie d’une année à l’autre de 15 à 45 : c’est dire que 10 % des articles du recueil traitent de l’Orient, avec des pointes de 16 % et de 18 % lors de la seconde guerre de Syrie (1838-1840), et de 18 % à 15 % lors de la guerre de Crimée (1853-1856). » souligne pour sa part Marie-Laure Aurenche.

« Dans le Magasin dit pittoresque, c’est-à-dire illustré, l’évocation de l’Orient se fait par les images autant que par les textes. », explique-t-elle encore. De grands peintres participent à l’aventure parmi lesquels Delacroix, et elle ajoute :

« Après 1870, la peinture orientaliste n’est plus guère de saison : les rédacteurs se préoccuperont de sensibiliser les lecteurs à l’avènement de la République ! Mais la littérature des voyages dans les contrées lointaines et en particulier en Orient, a occupé jusqu’à 1860 dans le Magasin pittoresque une place de plus en plus grande au point d’entraîner, comme on le verra, la création du Tour du monde. »

Il s’agira de proposer des études soit des Orients, ou du Moyen Âge pluriel dans une série de plusieurs numéros ou un seul ouvrage afin de dégager des tendances pour voir ce qui se joue en termes de représentativité, d’actualité ou d’histoire, d’usages esthétiques et idéologiques[9]. Qui en sont les collaborateurs ? Quelle place est donnée à la littérature, la musique, la peinture, l’architecture ? Comment s’effectue la translatio de la peinture vers la gravure, de l’érudition vers la vulgarisation ? Quel rapport le texte entretient-il avec l’image ? Autant de questions qui ne sont pas fermées et qui ne sont que des suggestions.

Les propositions de contribution sont attendues pour le 15 mars 2023.

Elles comporteront une proposition incluant un titre et un résumé de votre communication de 1500 caractères (espaces compris), et un document de présentation comprenant votre nom, prénom, et votre bio-bibliographie.

Ces propositions doivent être envoyées à Patricia Victorin à l’adresse suivante :

patricia.victorin@univ-ubs.fr

Une réponse sera donnée avant le 15 avril.

La journée d’étude se tiendra le mardi 10 octobre 2023 à l’Université Bretagne Sud et les contributions retenues seront publiées dans la revue électronique Motifs du laboratoire HCTI.

[1] «Versons de l’eau-de-vie sur ce siècle d’eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à 11 mille degrés et que la gueule lui en brûle, qu’il en rugisse de douleur !» (à E. Feydeau, 19 juin 1861).

[2] Simone Bernard-Griffiths, Pierre Glaudes, Bertrand Vibert (éd.), La Fabrique du Moyen Âge au XIXe siècle. Représentations du Moyen Âge dans la culture et la littérature françaises du XIXe siècle, Paris, Champion, « Romantisme et Modernités » n° 94, 2006.

[3] Voir l’important ouvrage de Daniel Lançon (dir.), L’Orient des revues (XIXe et XXe siècles), Grenoble, UGA editions, ELLUG, 2017.

[4] Cf. Marie-Laure Aurenche, « Du Magasin pittoresque au Tour du Monde : l’orientalisme d’Édouard Charton ( 1833-1870), in Daniel Lançon (dir.), L’Orient des revues (XIXe et XXe siècles), Grenoble, UGA, 2017, p. 53-71. Voir aussi Voir Marie-Laure Aurenche, « La presse de vulgarisation ou la médiatisation des savoirs » in La Civilisation du journal, Daniel Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty (dir.), Paris, Nouveau monde éditions, 2011, p. 383-416. Marie-Laure Aurenche, Édouard Charton et l’invention du Magasin pittoresque (1833-1870), Paris, Champion, 2002 ; Marie-Laure Aurenche, « L’Égypte contemporaine dans le Magasin pittoresque (1833-1870) : les silences d’Édouard Charton, saint-simonien républicain », in Études saintsimoniennes, Philippe Régnier (dir.), Presses universitaires de Lyon, 2002, p. 271-303 et « Découvrir l’Égypte sans quitter Paris : l’itinéraire du Magasin pittoresque à deux sous (1833-1870) », Romantisme, n° 120, 2003-2, p. 47-55.

Chantal Kerrand, « Le Magasin pittoresque. Le Moyen Âge vu au travers de ce périodique illustré du XIXe siècle (1833-1890),  Miscellània, I, 1, 1993, p. 281-294.

[5]Musée des Familles, 1849, volume 7, p. 206-210.
[6] Ibid. p. 163-167.
[7] Ibid. p. 25-27.
[8] Cf. Philippe Gourdin, « Les mérovingiens vus par le XIXe siècle : l’exemple de Viollet le Duc », Archéologie aujourd’hui, Moyen Âge, 2.
[9] Voir Bacot, Jean-Pierre. « Le rôle des magazines illustres dans la construction du nationalisme au XIXe siècle et au début du XXe siècle », Réseaux, vol. 107, no. 3, 2001, p. 265-293.

Voir  Lise Andriès, « Vulgarisation scientifique et naissance de la culture générale », La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle (1800-1914) Ouvrage collectif publié sous la direction de Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant, Paris, Nouveau Monde Editions, 2011, p.  1467-1475.

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